Tina Davis, présidente d'EMPIRE, donne des conseils stratégiques aux femmes de l'industrie de la musique lors de la nouvelle série de conférences Girl Connected
Le vendredi 28 mars, la présidente d'EMPIRE, label et maison de disques indépendante basée dans la région de la Baie de San Francisco, était à Toronto pour échanger avec des professionnels et partager des conseils concrets avec la communauté du programme de mentorat. Elle s'est également entretenue avec Billboard Canada pour revenir sur son impressionnant parcours dans l'industrie.

Tina Davis d'EMPIRE (à gauche) et Lola Plaku de Girl Connected lors de Conversations avec les pros à l'Université métropolitaine de Toronto à Toronto le 28 mars 2025.
Girl Connected a lancé une nouvelle série mettant en relation la prochaine génération de femmes de la musique canadienne avec des figures influentes de l’industrie musicale à l’échelle mondiale.
Le vendredi 28 mars, Tina Davis, présidente d’EMPIRE, a rencontré Lola Plaku, fondatrice de Girl Connected et experte de l’industrie musicale, à l’Université métropolitaine de Toronto pour la première édition canadienne en présentiel de Conversations avec les pros (avec le soutien de Billboard Canada). Cette série rassemble des personnalités inspirantes du milieu musical issues du réseau international de Girl Connected pour partager leur parcours et offrir des conseils pratiques aux jeunes professionnels, afin de les aider à développer leurs compétences et à avancer dans leur carrière.
« Je veux que notre communauté se sente représentée », explique Plaku, installée à Los Angeles. « Je veux qu’ils puissent rencontrer des intervenants et des dirigeants qui leur ressemblent, qui partagent leurs objectifs ou un parcours similaire, et qu’ils aient le sentiment que c’est à leur portée. Je veux que nos mentorées soient inspirées par des femmes qui occupent des postes de direction comme celui de Tina, et qu’elles réalisent que devenir présidente d’un label est un véritable défi, mais un objectif atteignable. »
Lancé en 2020, Girl Connected propose un programme de mentorat et de développement professionnel destiné aux femmes du secteur musical. Chaque année, une cohorte de 15 à 20 participantes issues de domaines variés – du marketing à l’édition, en passant par le branding et le A&R – intègre le programme. Celui-ci comprend des interventions de professionnels invités, allant de panels sur la gestion des relations avec les services de streaming à des conseils d’attachés de presse sur la création d’une campagne médiatique. Si une grande partie de la programmation est conçue sur mesure en fonction des besoins et des intérêts des participantes, cette nouvelle série de Conversations est également ouverte au public.
Comme pour le reste du programme, l’accent est mis sur l’acquisition de compétences concrètes et le développement professionnel.
« Ce que j’en retiens, ce sont des conseils concrets et applicables pour faire avancer sa carrière », souligne Plaku. « Tina a partagé des plans d’action précis. À un moment, je l’ai interrompue en lui disant : "Je ne sais pas si vous prenez des notes, mais c’est une vraie stratégie." Elle a détaillé un plan de développement de label qu’une équipe marketing pourrait mettre en place pour un artiste. C’était du concret. »
Davis est revenue sur son impressionnant parcours, de son poste de directrice artistique chez Def Jam à la découverte d’un jeune Chris Brown, qu’elle a ensuite accompagné en tant que manager lors de son ascension fulgurante. En 2023, elle est devenue présidente d’EMPIRE, un label indépendant, éditeur et distributeur basé dans la baie de San Francisco, qui fête cette année ses 15 ans et connaît une expansion spectaculaire. Ce label, axé sur les artistes, a notamment contribué à l’essor de Shaboozey, à l’expansion de la musique africaine et à l’explosion mondiale des musiques multigenres. Le week-end même de l’événement Girl Connected, Davis était honorée à Los Angeles dans le cadre du Billboard Women in Music.
Avant la rencontre Conversations avec les pros, elle s’est entretenue avec Billboard Canada à Toronto pour une discussion approfondie sur l’ensemble de sa carrière et a partagé quelques-unes des précieuses leçons qu’elle dévoilerait plus tard dans la soirée.
Tina DavisAvec l'aimable autorisation de Girl Connected
Qu'est-ce que ça représente pour vous d’être honorée par le Billboard Women in Music ?
Ça fait 32 ans que je travaille dans l’industrie musicale. À mes débuts, ce genre de reconnaissance n’existait tout simplement pas. Il n’y avait ni événements, ni espaces dédiés aux femmes, et encore moins aux cadres. Tout tournait autour des artistes et des labels. Aujourd’hui, c’est génial de pouvoir se célébrer les uns les autres. Peu importe qui monte sur scène, on ressent l’énergie de chacun, et on est heureux pour tout le monde.
Quels ont été les moments forts de votre carrière de cadre ? Comment avez-vous intégré l'industrie musicale ?
J’ai toujours adoré la musique. Mon père avait un groupe qui répétait dans le garage, et j’ai découvert plus tard que l’un des membres était Sly Stone. J’étais toujours dans le pétrin parce que j’essayais de traîner avec les adultes qui jouaient et écoutaient de la musique. En CE2, je donnais des concerts pendant la récréation pour mes amis. C’est là que j’ai attrapé le virus du spectacle. J’ai aussi fait huit ans de piano classique.
Et puis, j’ai assisté à un concert de Michael Jackson et des Jackson 5. Je me suis dit : « Je veux faire de la musique. » Mais j’ai vite compris que je ne savais pas chanter… Il fallait donc que je trouve un moyen de travailler en coulisses.
Comment avez-vous fait votre place dans l’industrie ?
À la fac, j’ai étudié pour devenir animatrice télé, et j’adorais ça, mais ça ne nourrissait plus mon âme. J’étais aussi animatrice radio en Louisiane pendant mes études. Une amie qui travaillait dans la distribution musicale m’a proposé de venir voir ce qu’elle faisait pendant mes vacances. J’ai sauté sur l’occasion… et j’ai été piquée par le virus.
De retour à Los Angeles, une autre amie m’a dit : « Je vais créer une division d’édition musicale chez Chrysalis Music Publishing. Ils ont une branche dédiée à la musique noire. » Bon, ça remonte un peu maintenant… (rires). Mais quand elle m’a embauchée, elle m’a prévenue : « Je vais te virer dans un an. D’ici là, tu dois faire tes preuves, apprendre un maximum et espérer que quelqu’un d’autre te donne un job. »
Et effectivement, un an plus tard, elle est arrivée dans mon bureau avec une boîte et m’a dit de rassembler mes affaires. Ce que je ne savais pas, c’est qu’elle avait déjà prévenu plusieurs personnes qu’elle allait me virer… Résultat, le jour même, j’avais un poste chez Def Jam comme administratrice A&R. Et le reste, c’est de l’histoire.
Le rôle d’un directeur artistique, c’est de repérer les talents et de les propulser. Faut-il être un peu médium ou, à défaut, un bon dénicheur de tendances ?
Oh, totalement. Un bon directeur artistique sait où va la musique six mois à un an à l’avance.
Avez-vous remarqué un changement dans la façon dont la musique évolue aujourd’hui par rapport aux années 90 et 2000 ?
Honnêtement ? Pas tant que ça. La grande différence, c’est la fusion des genres. Il y a un an ou deux, j’ai dit à mon équipe : « Il est temps de se tourner vers le rock. » Pas du heavy metal, mais quelque chose qui allait revenir sur le devant de la scène. Certains jeunes ne comprenaient pas forcément, car ils n’ont pas grandi à une époque où le rock dominait les ondes. Et puis, on a vu émerger des morceaux pop-rock comme ceux de Benson Boone, Sabrina Carpenter ou Chappell Roan. Tout le monde s’est dit : « Wow, vous aviez raison ! »
Je sentais aussi que le rap allait commencer à s’essouffler un peu, notamment à cause des thématiques abordées. Il était temps de revenir à une musique qui pousse à la réflexion. En fait, l’A&R, c’est à la fois de la psychologie et de la sociologie. Ce qui se passe dans le monde influence la musique. C’est le seul langage universel.
Qu’est-ce qui, selon vous, pousse le public vers ce type de musique aujourd’hui ?
Les gens veulent juste être heureux. Ils veulent aimer, se rassembler, partager des moments ensemble. Le monde a besoin d’unité.
Quels artistes avez-vous récemment signés ?
On a signé un groupe de rock néo-zélandais qui s’appelle Borderline. Ils sont vraiment cool, bourrés d’énergie. Ce qui me plaît le plus chez eux, c’est qu’ils sont jeunes et qu’ils ont une vraie vision artistique. Leur son est une fusion entre les Beatles, Coldplay et un soupçon de The Strokes.
Vous avez débuté en vous concentrant sur le hip-hop, mais aujourd'hui, EMPIRE couvre une large gamme de genres. Y a-t-il une qualité particulière que vous recherchez chez un artiste ?
C’est ce frisson que l’on ressent, celui qu’on recherche à chaque fois qu’on découvre un artiste ou qu’on entend une nouvelle musique. Leur travail doit être capable de susciter des émotions, de provoquer quelque chose chez nous. C’est un peu comme un tableau : quand on regarde La Nuit étoilée, on a l’impression d’être plongé dans la nuit, de ressentir un flot d’émotions simultanées. La musique fait ça aussi. Peu importe le genre — qu’il s’agisse de musique latine, de hip-hop, de country ou de pop — la sensation ressentie est la même.
L’un des grands succès d’EMPIRE ces dernières années a été Shaboozey. Il a battu des records au Billboard au Canada avec « A Bar Song (Tipsy) », puis aux États-Unis. Comment avez-vous commencé à collaborer avec lui, et quand avez-vous pressenti qu’il allait connaître une telle percée ?
C’est un de ses avocats qui a contacté le nôtre en disant : « Ce gars vient d’être renvoyé de RCA et il cherche un contrat. Dites-nous ce que vous en pensez. » On a envoyé un de nos représentants nationaux pour le rencontrer, et il nous a appelés en nous disant : « Ce type est incroyable. » Il nous a envoyé un dossier avec des vidéos et des projets qu’il avait réalisés lui-même, parce qu’il réalise, il conçoit ses traitements, tout ça. Quand il est arrivé au bureau, on a tout de suite ressenti l’énergie qui se dégageait de lui. Il a une présence impressionnante, sans parler de sa taille ! Mais c’est un géant doux et sympathique, un vrai cœur. Quand il nous a parlé de ce sur quoi il voulait travailler, de ses influences, de ses aspirations, on a compris sa vision.
L’album Cowboy Carter de Beyoncé est sorti, et beaucoup ont parlé des racines noires de la country. EMPIRE était au centre de cette discussion, et Shaboozey figurait sur l’album.
C’est ça, le truc. Comme je l’ai dit, un bon directeur artistique sait anticiper l’avenir de la musique, on peut prévoir ce qui va arriver dans les six mois à un an. On savait que ça finirait par arriver. Si l’on repense à des artistes comme Darius Rucker, Nelly ou Lil Nas X, il y a toujours un moment où le public se réveille et se dit : « Attends, on est là. »
Quand on a commencé à écouter la musique de Shaboozey, on a immédiatement senti que c’était un mélange de genres unique et spécial. À l’époque où on l’a signé, personne ne parlait de lui. Pendant qu’on sortait ses singles et qu’on préparait son projet, on n’avait pas idée qu’il finirait sur l’album de Beyoncé. En toute honnêteté, on ne savait même pas qu’il serait sur ces deux chansons avant la sortie de l’album. Mais on avait déjà « Tipsy ». C’était un morceau qu’on tenait bien serré. Il avait commencé à avoir un petit coup de pouce avec « Let It Burn » et « Anabelle », mais dès que « Cowboy Carter » est sorti, ça a explosé. Et ensuite, on a continué à surfer sur cette vague avec « Tipsy ».
Vous avez une section entièrement consacrée à la country, notamment à Nashville. Qu’est-ce qui vous attire chez les artistes country avec lesquels vous travaillez ?
Comme je le dis souvent, le monde a besoin d’amour. Je pense qu’il y a deux genres musicaux qui ont le pouvoir de guérir : la country et le R&B. La country, c’est un peu du R&B avec un accent, et le R&B, c’est de la country sans accent. Les deux parlent de choses réelles. Ils parlent d’amour, de la vie, et leur musique sert de thérapie. Rien qu’en écoutant ce qu’ils racontent, tu te sens apaisé. Même quand ils disent juste : « J’ai besoin d’aller au bar pour noyer mon chagrin pendant une journée », tu sais exactement ce que ça veut dire.
Nous avons une artiste en préparation, une jeune femme du nom de CeCe. Elle est tout simplement phénoménale. Petite anecdote : elle crée les costumes pour The Masked Singer. Elle est déjà une véritable bombe créative — une chanteuse et auteure incroyable.
C'est le 15e anniversaire d'EMPIRE. En repensant à votre carrière chez Def Jam et à votre rôle de manager de Chris Brown, quelles leçons avez-vous tirées pour guider le label vers la place qu'il occupe aujourd'hui ?
Je viens d'une époque où tout était question d'instinct. On n’avait pas l’outil d’analyse qu’on a aujourd’hui. Ce savoir et l’application de ce que nous avons appris à cette époque nous permettent toujours d’avoir une longueur d’avance sur ceux qui se concentrent uniquement sur l’analyse, qui cherchent l’artiste viral. On aime aussi les artistes viraux, mais ce qui nous intéresse avant tout, c’est de regarder au-delà de l’apparence et de sentir, instinctivement, qu’il y a quelque chose de vraiment spécial. Ce n’est pas juste une question du meilleur morceau qui marche du moment, car ces succès sont souvent éphémères. Vous avez un hit énorme sur TikTok, mais ensuite, lors du concert, le public ne connaît que les 20 ou 90 secondes de la chanson. C’est gênant, n’est-ce pas ? On ne peut pas tout bâtir sur ça. L’essentiel reste le talent et le produit global que l’artiste essaie de créer, de concevoir, de présenter.
Vous avez travaillé dans de nombreux domaines de l’industrie musicale, de l’édition à la création artistique et au management. Cela vous donne-t-il une vision plus complète de la manière d’aborder un artiste ?
Absolument. L’édition, c’est surtout une question de splits, de producteurs et d’auteurs, ce qui m’a naturellement conduite vers l’administration A&R, où l’on gère les crédits, les paroles, etc. Puis, ça m’a amenée à la partie A&R proprement dite. Je me souviens de This Is How We Do It, je savais qu’on possédait ce sample, et j’étais convaincue que ce morceau allait être un succès. En tant que manager, j’avais toutes les relations que j'avais établies chez Def Jam pendant 10 ans. J’avais aussi fait de la radio, donc j'avais tissé des liens avec les directeurs de programmes. C'est grâce à cela que j'ai pu percer avec Chris Brown. Puis, quand j’ai signé Ne-Yo, c'était la même chose. Et chez EMPIRE, tout a culminé avec cela. Si vous ne voyez les choses que sous un seul angle, vous êtes déjà à la traîne.