Temple de la renommée de Billboard Canada : Riley O’Connor et sa mission de toute une vie — faire rayonner la musique en direct au Canada
Le président de Live Nation Canada est l’un des véritables architectes de l’industrie musicale canadienne. Dans cette entrevue retraçant son parcours, Riley O’Connor revient sur la raison profonde qui l’a toujours poussé à développer la musique en direct au Canada.

Riley O'Connor
Des billets de concert de Billy Joel dissimulés sous les abribus d’Edmonton à son rôle dans la création de l’écosystème moderne des tournées au Canada, Riley O’Connor revient sur plusieurs décennies passées au cœur de la musique en direct.
Peu de personnes au Canada peuvent encore raconter l’histoire du spectacle vivant en l’ayant traversée presque de bout en bout. Riley O’Connor, lui, le peut. Il se souvient d’une époque où les promoteurs n’étaient guère considérés comme faisant partie du pouvoir en place, où les concerts rock peinaient à se faire accepter dans des salles pensées pour les orchestres symphoniques, où les stations de radio pouvaient faire ou défaire une tournée d’un marché à l’autre, et où convaincre le public d’assister à un concert signifiait parfois cacher des billets sous des abribus en plein hiver glacial à Edmonton.
Bien avant que les tournées mondiales ne deviennent le moteur de l’industrie musicale moderne, O’Connor organisait des spectacles partout au pays, ville après ville, contribuant à faire de la musique en direct bien plus qu’une simple étape dans l’itinéraire d’un artiste. Au fil des décennies, ce promoteur chevronné — aujourd’hui président de Live Nation Canada — est devenu une figure centrale de l’infrastructure des tournées, défendant les artistes, les petites salles et les marchés plus modestes que de nombreuses grandes entreprises avaient longtemps négligés. Il a collaboré avec des artistes aussi variés que Rush, Bryan Adams, The Tragically Hip, Elton John, Bruce Springsteen et Iron Maiden, tout en contribuant à faire du Canada un acteur majeur du spectacle vivant à l’échelle mondiale.
« Notre plus grande force réside dans notre créativité et notre résilience, affirme‑t‑il. Je crois que nous, Canadiens, sommes particulièrement bien placés pour porter un regard différent sur le monde. Nous avons un sens inné de la collaboration. »
À l’aube de son intronisation au Temple de la renommée de Billboard Canada, aux côtés de l’agent chevronné Vinny Cinquemani, O’Connor s’est confié sur l’évolution des tournées, le rôle changeant des promoteurs, l’impact du Canada sur le secteur mondial, l’avenir des petites salles et des artistes, et les raisons pour lesquelles il croit toujours que l’industrie de la musique en direct repose fondamentalement sur la communauté.
Vinny Cinquemani et Riley O'Connor recevront cette prestigieuse distinction lors de la cérémonie Billboard Canada Power Players le 10 juin 2026, au NXNE. Billets disponibles ici .
Retrouvez ici la liste complète des personnalités influentes de Billboard Canada pour 2026.
Vous croyez au mentorat et à l’autonomisation des jeunes générations au sein de votre organisation. Comment l’avez‑vous vécu à cet âge‑là ?
C’était plus instinctif, plus spontané. Il n’y avait pas de mode d’emploi à l’époque : c’était un système très entrepreneurial. Une question de survie. Si vous ne vous lanciez pas, personne ne vous aidait et personne ne faisait en sorte que ça fonctionne pour vous. Il fallait se débrouiller seul, apprendre par essais et erreurs, et souvent à force d’échecs.
Vous êtes l’un des deux premiers intronisés au Temple de la renommée de Billboard Canada. Que représente cette reconnaissance pour vous ?
C’est extrêmement important si cela permet de définir un modèle à suivre, un objectif à atteindre, pour exceller dans un secteur auquel je crois profondément. C’est un immense honneur, et je suis très fier de pouvoir offrir aux autres quelque chose qui les encourage.
Cela donne aux gens une cible à viser : être non seulement parmi les meilleurs au Canada, mais aussi avoir une plateforme mondiale et montrer que les Canadiens se surpassent vraiment, surtout dans l’industrie de la musique en direct.
L’entreprise a connu de nombreux changements tout au long de votre carrière. Quels ont été, selon vous, les plus importants ?
Durant les 25 à 30 premières années, le changement le plus marquant a été l’importance croissante du promoteur au sein de l’entreprise. Cela a bouleversé mon parcours. J’ai longtemps pensé que nous ne serions qu’un simple rouage dans la machine. Puis tout a changé.
L’essor d’Internet a transformé l’industrie musicale, puis le paysage des concerts. La dépendance des artistes à cet écosystème pour vivre de leur art a radicalement évolué. Ils ne pouvaient plus compter sur les royalties ou les contrats avec les maisons de disques : ils devaient construire leur carrière sur scène.
À vos débuts, les promoteurs étaient tout en bas de l’échelle. Dans notre entretien pour Power Players l’an dernier, vous parliez d’un “monde de pistoleros”. Qu’est‑ce qui était différent ?
Ce que cela vous apprenait vraiment, c’était l’art de créer des raisons de collaborer. Il fallait convaincre les maisons de disques, les agents et les stations de radio de travailler avec vous. C’est devenu un art de savoir vendre son histoire. Pourquoi se démarquer ? Pourquoi être un atout pour son artiste ? Il fallait constamment innover et donner aux gens une raison de collaborer. Ce n’était pas qu’une question d’argent : il fallait raconter une histoire.
Quels moyens utilisiez‑vous pour convaincre les gens à l’époque ?
On tissait des liens avec les stations de radio. Au Canada, le phénomène était très régional. Les stations étaient reines dans leurs communautés et exerçaient une influence énorme sur leurs publics.
Pour moi, la radio rock, c’était notre gagne‑pain. Qui allait oser prendre des risques avec des nouveautés sans se baser sur les tendances américaines ? C’est devenu un processus formidable. Dans chaque région où j’ai travaillé, j’ai trouvé des directeurs ou des programmateurs prêts à innover. Ensuite, il s’agissait de bâtir une stratégie de promotion autour des artistes en lesquels on croyait.
L’une des promotions les plus mémorables fut celle de Billy Joel à Edmonton. Il était une star des grandes métropoles, mais là, on jouait dans une ville pétrolière un peu rude. Comment en faire un événement incontournable ? Billy Joel avait déjà une carrière solide et ses chansons passaient régulièrement : la question n’était pas de savoir si ça fonctionnerait, mais comment créer un moment magique.
Nous avons lancé la vente des billets en plein hiver, à -25 °C. Je voulais créer un maximum d’engouement tôt le matin, quand les gens prennent la route. J’ai proposé de cacher des billets sous les abribus partout en ville. On a installé des radios dans les stations de télé à des endroits stratégiques, et les gens se sont mis à courir dehors en pyjama. Ils ont filmé la scène, et c’est devenu le sujet du jour. Tout le monde disait : “Regardez ces fous qui courent partout ! Il me faut un billet, moi aussi !”
Comment rendre l’expérience amusante pour le groupe, les artistes, les managers, les agents, la station de radio et la communauté ? C’est ce que nous avons toujours cherché à faire : rendre l’expérience amusante et grandiose.
Quand j’ai débuté comme promoteur à Vancouver, je discutais avec mon associé Norman Perry de la manière d’attirer les gens à ces concerts punk rock qui les effrayaient. On faisait des pochoirs sur les trottoirs, tous pointant vers le Commodore Ballroom. On s’est fait prendre, la ville nous a demandé de les enlever parce qu’on les avait peints, et ça a fait les gros titres. Et devinez quoi ? Tout le monde parlait du groupe.
On a l’impression que les Canadiens ont joué un rôle démesuré dans la construction de l’industrie mondiale de la musique en direct.
Sans aucun doute. Si l’on regarde les dirigeants de Live Nation, on trouve Arthur Fogel, issu de Concert Promoters International (CPI) avec Michael Cohl. Michael Rapino, lui, venait de Labatt Canada et avait collaboré avec CPI. Il a ensuite pris son envol et a été l’un des fondateurs de Live Nation.
Beaucoup ont fait leurs premières armes au Canada. Compte tenu de l’immensité du pays et de la diversité géographique de ses régions, pour une population relativement faible, il fallait déployer des efforts considérables pour que les choses fonctionnent. Il fallait repenser sa façon d’être créatif — et la créativité est essentielle dans ce secteur.
Qu’est‑ce qui vous a incité à rester au Canada tout au long de votre carrière ?
J’ai toujours voulu rester ici. Je croyais en ce pays, je croyais aux artistes que nous produisions. J’ai une véritable philosophie de la fierté d’appartenir à un lieu.
J’adore travailler dans les marchés plus petits, en région. L’important, c’est de créer un sentiment d’appartenance plus fort à la communauté.
Quand j’ai débuté, les agents américains pensaient que le Canada se résumait à Montréal, Toronto, Vancouver, avec un peu de Calgary et d’Edmonton. Moi, je me demandais comment aller plus loin sur ce marché.
Comment les salles de concert ont‑elles évolué au fil des ans ?
Les premières arènes étaient de véritables horreurs. L’ancienne Memorial Arena de Victoria ressemblait à un hangar à avions agrandi : un immense dôme en béton. Qui a pu penser que c’était une bonne idée ?
Beaucoup de salles vouaient une véritable aversion au rock and roll. “Ça ne jouera pas dans notre salle, Riley.” Je répétais que j’étais contribuable, que les spectateurs l’étaient aussi, et que nous contribuions aux fonds publics qui servent à construire ces bâtiments. Nous avions donc autant de droits que n’importe qui d’autre.
On assiste aujourd’hui à un nouvel essor des salles de spectacle, notamment avec des projets comme l’amphithéâtre RBC, destiné à devenir une salle ouverte toute l’année.
Doug Ford est arrivé avec la conviction qu’Ontario Place représentait une formidable occasion de revitalisation — un lieu capable de rassembler tout le monde, des Torontois aux Ontariens, mais qui devait être animé toute l’année. Et il avait raison.
Le site serait désert en hiver, et c’est précisément ce qui en faisait un enjeu majeur. On ne peut pas laisser une si grande portion de notre front de mer inutilisée pendant six à huit mois. C’est tout simplement absurde.
Il a donc lancé un appel clair, et nous savions que pour poursuivre notre aventure là‑bas, nous devions en faire partie. C’est ainsi que nous sommes devenus un nouveau bâtiment, un nouveau modèle, avec un espace intérieur ouvert toute l’année.
En repensant à votre carrière, quels sont les artistes qui ont le plus marqué votre parcours ?
En tant que promoteur, j’adore travailler avec des artistes qui aiment travailler, qui aiment monter sur scène — des groupes comme Triumph, Rush, Bryan Adams.
À partir des années 1990, j’ai adoré travailler avec The Tragically Hip. Ce groupe entretient un lien incroyable avec les Canadiens. C’était probablement la première fois que j’avais l’impression que nous avions notre propre mythologie musicale.
Elton John, lui, avait pour mission de se produire dans le plus grand nombre de communautés possible au Canada. La joie qu’il suscitait dans toutes ces villes et communautés était phénoménale.
Participer récemment à une tournée nationale avec Bruce Springsteen a été un moment fort de ma carrière.
Et Iron Maiden — ils continuent de se produire. C’est toujours un privilège pour moi de travailler avec eux.
En vous tournant vers l’avenir, quels sont selon vous les plus grands défis pour le secteur du spectacle vivant ?
Après la COVID, ce secteur est différent. Il est devenu beaucoup plus interactif et participatif, notamment dans la relation entre les fans et les artistes. Notre défi est désormais de pérenniser ce modèle.
Je travaille depuis longtemps avec Blue Rodeo : ce sont de véritables troubadours qui sillonnent le Canada. Comment créer un écosystème complet permettant à des artistes comme eux de faire carrière ici ?
Je pense à quelqu’un comme Tom Wilson, qui adore se produire et exprimer sa créativité. Ou Kevin Drew de Broken Social Scene, Amanda Marshall, Jann Arden — tous ces artistes qui travaillent dur. Comment garantir qu’ils puissent gagner leur vie tout au long de leur carrière ?
Comment contribuez‑vous à établir cela ?
Pour bâtir la carrière d’un artiste, il faut commencer par travailler avec de jeunes talents et construire leur histoire. J’ai la chance de faire partie d’une entreprise comme Live Nation, qui a les moyens de développer un écosystème culturel au sein des communautés, notamment en construisant des petites salles. Un tiers de nos spectacles ont lieu dans des clubs : comment garantir la pérennité de ces opportunités ? Comment convaincre notre organisation de l’importance de créer ce dynamisme dans des villes comme Halifax, Vancouver, Calgary, Edmonton, Winnipeg et les villes moyennes ? C’est absolument essentiel.
On critique souvent la taille et l’influence de Live Nation sur le marché. Que répondez‑vous ?
J’ai l’impression que certains pensent que nous rachetons des entreprises. Ce n’est pas le cas. Nous créons des partenariats avec les établissements pour contribuer à leur succès.
Tant que je serai là, je défendrai toujours ceux que j’appelle les petits artistes. Je crois fermement qu’il est essentiel d’être proactifs pour notre communauté artistique. Sinon, si l’on ne s’intéresse qu’aux succès fulgurants ou à ce que j’appelle l’argent facile, on détruit les fondements de cet écosystème — et la pérennité n’est plus possible.




















