Felix Cartal se confie sur sa manière de créer à l’ère des réseaux sociaux : « Je me bats contre mon téléphone tous les jours »
À l’occasion de la sortie de la version deluxe de son album i (still), du lancement de « Sabotage » et de sa prestation intimiste pour Billboard Canada LIVE, le DJ vedette de Vancouver s’est confié sur son nouveau morceau « The Way » et sur sa quête d’une connexion authentique avec son public.
Felix Cartal a tiré au W Toronto le 20 février 2026.
Felix Cartal poursuit une quête devenue rare dans une industrie musicale dominée par les algorithmes : établir un lien vrai, direct, humain avec ceux qui écoutent sa musique.
« Le mot “fan” m’agace un peu », confie-t-il au studio d’enregistrement du W Toronto, quelques instants avant de monter sur scène pour la soirée Billboard Canada LIVE, le vendredi 20 février. « C’est trop hiérarchique. »
En plus de 18 ans de carrière, amorcée au début de la vingtaine, l’artiste vancouvérois Taelor Deitcher a atteint des sommets que peu de DJ électroniques canadiens ont égalés : plusieurs singles certifiés platine, plus de 800 millions d’écoutes en continu à l’échelle mondiale et de multiples présences au Billboard Canadian Hot 100, dont « Dancing in a Dream », sa collaboration euphorique de 2025 avec la chanteuse pop Rêve.
Qu’il joue devant des foules immenses ou lors de concerts éphémères volontairement intimistes, il voit ces deux réalités comme les facettes d’un même projet : bâtir une communauté unie par la musique.
« C’est amusant de jouer devant 200 personnes dans une cave surchauffée, et tout aussi grisant de monter sur scène devant 9 000 personnes », explique-t-il.
Pour lui, tout est affaire d’ambiance, pas de chiffres.
« Si le public s’amuse, je m’amuse. S’il s’en fiche, c’est la pire soirée de ma vie », admet-il.
Cet état d’esprit l’accompagne depuis ses débuts dans les groupes punk de North Vancouver, Dysfunctional et Orange Orange. Ces dernières années, il a volontairement contourné le modèle des « DJ superstars » en organisant des raves et des fêtes alternatives, souvent improvisées.
Tout a commencé par des rassemblements sur la plage, une rareté à Vancouver, parfois surnommée « la ville sans divertissement » pour son manque perçu de vie nocturne. En deux ans, ces fêtes sont passées d’une centaine de participants à 6 000. La troisième année, la tradition non autorisée a toutefois été interrompue avant même de pouvoir démarrer.
Depuis, Cartal a multiplié les lieux inusités : le SkyTrain de Vancouver, la Tour CN de Toronto, ou encore des salles de la Légion dans de plus petites villes comme Port Alberni, en Colombie-Britannique.
La spontanéité est au cœur de la démarche. Souvent annoncés par simple texto quelques heures avant leur tenue, ces événements renouent avec l’énergie brute de ses débuts. Il veut que les gens aient le sentiment de participer à quelque chose — pas seulement d’y assister.
Son passage à Billboard Canada LIVE s’inscrivait dans cette même volonté d’intimité. Devant 200 personnes sélectionnées par tirage au sort, il a d’abord répondu aux questions du public, encourageant les producteurs émergents à créer sans idées préconçues ni barrières de genre ou de technologie. Puis il a transformé la salle en piste de danse, revisitant des morceaux de toute sa carrière et proposant des remixes de Radiohead et Basement Jaxx. Malgré des visuels soignés, l’atmosphère relevait davantage de la fête entre amis que du grand spectacle calibré.
La soirée marquait la sortie de i (still), sabotage, version augmentée de i, sabotage (2025) — un album qui transforme les spirales mentales en élan collectif sur la piste de danse. Chez Cartal, la rumination devient rythme.
« Je suis clairement plus dans ma tête que dans mon corps », dit-il. « La musique me permet de dépasser mes doutes, d’arrêter de me demander sans cesse si la chanson est vraiment bonne. »
Au centre de cette nouvelle édition se trouve « The Way », relecture du succès de 1998 du groupe américain Fastball. Cartal en propose une version vaporeuse et lumineuse, portée par Fionn, duo de Colombie-Britannique en pleine ascension. Une collaboration qui s’inscrit dans la continuité de son travail avec des artistes pop canadiennes comme Lights et Tegan and Sara.
Dans la foulée de sa reprise de « You Get What You Give » des New Radicals, Cartal cultive un goût pour ces succès un peu oubliés qu’il remet en lumière avec finesse. La progression d’accords de « The Way » lui évoquait l’univers aérien du duo français Polo & Pan. Il en conserve la dimension rêveuse, sans tomber dans la nostalgie appuyée du rock des années 1990.
Il a même fait parvenir sa version aux membres de Fastball. Leur réponse fut enthousiaste : « C’est génial. Nous espérons que cela deviendra un succès. »
La notion même de succès populaire, il la regarde avec prudence, même s’il a signé plus d’une chanson qui en coche toutes les cases.
« L’idée du succès est parfois complètement biaisée. On a tendance à croire que plus il y a d’écoutes, mieux c’est », observe-t-il. « Je ne pense pas que ce soit vrai. Certaines de mes chansons préférées ne sont pas les plus connues de leurs auteurs. »
Au fil des ans, il a même entendu des représentants de maisons de disques lui suggérer de laisser tomber les vidéoclips, jugés peu rentables. Une logique qu’il rejette. Pour lui, l’univers visuel fait partie intégrante du geste artistique.
« On pourrait dire la même chose de tout. Dans ce cas, pourquoi faire des pochettes d’album ? Jusqu’où veut-on tout réduire ? Si on justifie chaque décision uniquement par des arguments financiers, il ne reste plus rien. »
Chez Cartal, la création ne se mesure pas qu’en chiffres. Elle se vit comme un ensemble — sonore, visuel, collectif — où chaque détail compte.

Pour préserver son équilibre mental, Cartal s’est imposé une discipline physique rigoureuse. Avant la parution de son livre i, sabotage l’an dernier, il s’est lancé un défi radical : courir 10 kilomètres par jour pendant 30 jours. Plus étonnant encore, il l’a fait sans téléphone, sans écouteurs, sans la moindre distraction.
Une manière de couper court à l’obsession des chiffres — écoutes, réactions, statistiques — précisément au moment où la tentation est la plus forte. Il utilise aussi une application appelée Brick, qui bloque l’accès aux réseaux sociaux à moins de réactiver physiquement l’appareil en l’approchant d’un aimant.
« J’ai réalisé que je dois pratiquement mener une guerre quotidienne contre mon téléphone pour protéger ma capacité à créer », confie-t-il.
En réduisant au silence le vacarme numérique, Cartal revient à l’essentiel : la connexion immédiate, vivante, entre lui et ceux qui sont devant lui.
« C’est un dialogue, dit-il. Si le public me donne de l’énergie, je lui en rends. »





















