Producteur de l’année aux Juno et aux Grammy : Cirkut signe un doublé historique pour un Canadien — entrevue exclusive
L’auteur-compositeur-interprète originaire d’Halifax — collaborateur de Lady Gaga, The Weeknd, Charli XCX et créateur du tube planétaire « APT. » — revient sur sa double victoire historique aux Juno et aux Grammy, ainsi que sur son entrée dans l’histoire du cinéma aux côtés de la légende David Foster.

Cirkut
Depuis près de vingt ans, Cirkut s’impose comme l’un des architectes sonores les plus influents — et pourtant parmi les plus discrets — de l’industrie musicale. Aujourd’hui, son travail est célébré des deux côtés de la frontière.
Lors des prix Juno 2026, le producteur originaire d’Halifax a remporté le prix Jack Richardson du producteur de l’année, quelques mois seulement après avoir décroché le Grammy du producteur de l’année. Avec ce doublé exceptionnel, Henry Walter, de son vrai nom, devient seulement le deuxième producteur de l’histoire à remporter les deux distinctions la même année, un exploit qui n’avait pas été réalisé depuis David Foster en 1985.
Cirkut voue une admiration profonde à la légende canadienne, auteur de classiques tels que « I Will Always Love You » de Whitney Houston, « The Power of Love » de Céline Dion ou encore « Un-Break My Heart » de Toni Braxton. Le rejoindre dans les annales de la musique représente pour lui un moment charnière.
« C’est hallucinant », confie-t-il à Billboard Canada. « C’est incroyable d’être cité dans la même phrase que quelqu’un comme David Foster, que j’admire et respecte énormément. »
Depuis ses débuts au sein du trio électronique Let’s Go To War et la cofondation des studios Dream House à Toronto à la fin des années 2000, Cirkut s’est bâti l’un des CV les plus solides de la pop moderne. Sa signature sonore se retrouve sur des œuvres qui ont redéfini le paysage musical des deux dernières décennies : de House of Balloons de The Weeknd à « Roar » de Katy Perry, en passant par plusieurs titres de l’album Brat de Charli XCX.
Après un premier placement marquant sur l’album Circus de Britney Spears en 2008, il a enchaîné les succès planétaires dans les années 2010, notamment « Roar » et « Wrecking Ball », ce dernier devenant un phénomène viral en 2013.
Aujourd’hui, Cirkut demeure une force incontournable de la pop mondiale. Il est salué pour certaines de ses productions les plus marquantes à ce jour, dont plusieurs ont dominé l’année 2025. En plus d’avoir contribué à l’album numéro un de Lady Gaga, Mayhem (2025), il a produit le tube viral « APT. » de Bruno Mars et ROSÉ, une véritable machine à succès qui a régné plusieurs semaines sur le Canadian Hot 100 et s’est hissée au troisième rang du classement annuel des 100 meilleures chansons canadiennes de 2025.
Discret et modeste, Cirkut n’a peut‑être pas la notoriété grand public de producteurs comme Max Martin ou Jack Antonoff, mais son influence, elle, est incontestable. Classé 4e au palmarès Billboard des meilleurs producteurs du XXIᵉ siècle, il demeure une référence pour des artistes de tous horizons — des icônes de la pop comme Lady Gaga et The Weeknd aux superstars de la K‑pop telles que Jung Kook.
Lorsqu’on l’interroge sur sa signature sonore, il refuse de se laisser enfermer dans une définition. Pour lui, tout repose sur une qualité essentielle : la confiance. Les artistes savent qu’ils peuvent compter sur lui pour respecter leur vision, leurs sonorités et la dynamique de leur collaboration.
C’est depuis un studio de Los Angeles, où il travaillait sur une nouvelle session, que Cirkut a pris une pause pour revenir sur cette reconnaissance historique.
Vous venez de remporter le prix Juno du producteur de l'année, quelques mois seulement après avoir reçu la même distinction aux Grammy Awards. Que représente cet honneur pour vous ?
Être reconnu par mes pairs canadiens me touche énormément. J’avais déjà remporté ce prix en 2014, à l’époque où je travaillais sur « Roar » de Katy Perry et « Wrecking Ball » de Miley Cyrus. Douze ans plus tard, me retrouver à nouveau ici, avec en plus un Grammy du producteur de l’année, c’est vraiment spécial. Ça me rappelle tout le chemin parcouru.
Comment votre éducation au Canada et votre expérience de producteur ici au pays ont-elles contribué à votre succès actuel ?
Je suis fier d’être Canadien. Je pense que ça transparaît dans tout ce que je fais. J’ai beaucoup déménagé quand j’étais jeune — j’ai vécu à Montréal, à Toronto, puis à Halifax — et ça m’a exposé à des scènes musicales très différentes, à une grande variété de cultures et de sons. Tout ça a façonné mes goûts, mes expériences et les gens que j’ai rencontrés. Ça m’a profondément marqué et ça fait partie de mon identité artistique.
Vous avez travaillé sur des projets qui ont défini le son de la pop moderne. Des albums comme House of Balloons de The Weeknd ou Brat de Charli XCX ont posé les bases d’un univers sonore entier. Recherchez-vous ce genre d’influence ?
C’est un honneur de participer à des projets qui ont eu un tel impact. J’aimerais dire que tout ça faisait partie d’un plan de carrière, mais ce n’est pas le cas. J’essaie simplement d’exceller, de créer des styles différents et d’éviter de me répéter. Je veux rester polyvalent. House of Balloons et Katy Perry, par exemple, sont stylistiquement à des années-lumière l’un de l’autre.
Et honnêtement, ma contribution reste minime comparée à ce que ces artistes apportent eux-mêmes. On ne pourrait pas remplacer The Weeknd ou Charli XCX par quelqu’un d’autre et obtenir le même résultat. Leur vision vient d’eux, avant tout.
Vous travaillez avec beaucoup d’artistes qui ont une vision esthétique très définie, que vous les aidez à développer, comme Lady Gaga. Apportez-vous vos propres idées ou les laissez-vous généralement mener la danse ?
Au début, je n’avais jamais travaillé avec Lady Gaga et j’étais déjà fan de son travail, donc j’étais plutôt en retrait. Je me demandais surtout : « Qu’est‑ce qu’elle veut faire ? Comment puis‑je m’intégrer à son univers ? » plutôt que d’arriver avec mes propres directives du genre : « Voilà ce que tu devrais faire » ou « Voilà le son que tu devrais adopter ».
Puis, à mesure qu’on apprend à se connaître et qu’on développe une vraie confiance, une dynamique s’installe. On finit par pouvoir parler librement, partager nos idées sans retenue. C’est vraiment un jeu d’aller‑retour. Parfois, une idée de leur part donne naissance à toute une chanson. D’autres fois, c’est moi qui lance quelque chose qui les inspire.
Vous collaborez avec de nombreux artistes. Êtes-vous généralement dans la même pièce qu’eux ou travaillez-vous plutôt à distance ?
L’expérience de création de Mayhem avec Gaga a été incroyablement enrichissante. On a passé beaucoup de temps ensemble, on a vraiment construit un univers. Je n’ai pas toujours cette chance.
Pour certaines chansons, il arrive que je n’aie jamais rencontré l’artiste ni mis les pieds en studio avec lui. On peut simplement m’envoyer un morceau en me disant : « Peux‑tu finaliser la production ? On veut ta touche, ton son. »
Le travail à distance ressemble davantage à un emploi : tu fais ce qu’on te demande. Alors qu’être en studio, vivre le processus au quotidien, créer un album ensemble… c’est beaucoup plus viscéral et intime. C’est exigeant, mais tellement plus gratifiant. J’ai davantage l’impression d’être l’auteur de l’œuvre.
Comment définiriez-vous la signature sonore ou tactile de Cirkut ? Qu’est‑ce que les artistes recherchent chez vous ?
Pour moi, tout repose sur la confiance. Si un artiste me confie un projet, c’est qu’il sait que je vais tout faire pour lui offrir la meilleure production possible. Ce n’est pas lié à un genre ou à un style particulier. C’est plutôt une relation de confiance, une assurance que je vais respecter sa vision et l’amener plus loin.
Vous êtes très prolifique. Vous produisez constamment. Considérez-vous le studio comme un emploi à part entière ?
Il y a deux aspects. D’un côté, oui, il faut l’aborder comme un travail : il faut y aller, avancer, être constant. Mais il y a aussi le côté artistique où, parfois, on se dit : « Aujourd’hui, je ne suis pas inspiré. »
J’essaie maintenant de trouver un meilleur équilibre, ce qui n’était pas forcément le cas au début de ma vingtaine. Je sais mieux déconnecter. Dans l’industrie musicale, il y a une pression constante pour maintenir un niveau de performance, pour enchaîner les tubes. Mais la motivation doit venir de l’intérieur.
Je ne crois pas à une formule magique. Aujourd’hui, il y a tellement de facteurs qu’on ne peut rien prédire. Quand je suis en studio, je suis mon instinct. Une fois la chanson terminée et sortie, je la laisse vivre sa vie. Il y a des marketeurs, des dirigeants et des créatifs brillants qui savent analyser les données, mais ce n’est pas mon domaine. Moi, je me concentre sur la musique.
« Die For You », l’une des nombreuses chansons que vous avez enregistrées avec The Weeknd, est devenue un immense succès commercial plus de cinq ans après sa sortie initiale. Qu’avez-vous ressenti en assistant à un tel succès ?
J’ai toujours pensé que c’était une excellente chanson, et j’étais vraiment heureux d’y avoir contribué. À sa sortie, ce n’était pas un succès immédiat. Elle a bien fonctionné, elle figurait sur un album à succès, mais ce n’était pas un single qui explosait dès le départ.
Puis, du jour au lendemain, une vidéo a commencé à circuler sur les réseaux sociaux et la chanson est devenue virale. À un moment donné, tout le monde s’est rendu compte qu’il se passait quelque chose et qu’il fallait saisir cette opportunité pour en faire un véritable événement.
Un autre de vos grands succès récents est « APT. » de ROSÉ et Bruno Mars. Comment avez-vous commencé à y participer ?
La chanson a traversé plusieurs phases, mais dès le départ, c’était un morceau vraiment amusant à créer. Au début, Rosie (ROSÉ) et moi étions en studio avec quelques autres personnes. Elle expliquait à quelqu’un les règles du jeu à boire APT. — elle ne buvait même pas, elle décrivait juste le concept. On lui a demandé : « C’est une chanson ? » Elle a répondu : « Non, c’est juste un jeu à boire. » On travaillait sur autre chose, mais on s’est regardés et on s’est dit : « En fait, c’est beaucoup plus intéressant. » C’est comme ça que l’idée est née.
On a donc créé une première version. Ensuite, Rosie l’a fait écouter à Bruno, qui a adoré. C’est devenu la deuxième phase : il s’est impliqué, a ajouté sa touche, et j’ai eu la chance de suivre le projet du début à la fin.
Vous avez beaucoup travaillé dans le genre K‑pop. Votre processus est‑il différent dans ce secteur ?
Ça dépend vraiment des situations. Avec Rosie, j’ai appris à la connaître personnellement. On travaille très bien ensemble, on est devenus amis. Avec Jung Kook de BTS, pour « Seven », on était en studio ensemble aussi.
Dans la K‑pop, il arrive souvent qu’on propose des chansons sans jamais rencontrer les artistes. Mais j’ai eu la chance de collaborer directement avec beaucoup d’entre eux. Et je préfère ça : sentir ce que l’artiste veut faire, capter l’énergie du studio, plutôt que d’envoyer des chansons à distance. C’est là que la magie opère.
Dans l’industrie musicale, nombreux sont ceux qui s’inquiètent de la menace que représente l’intelligence artificielle. Comment gérez-vous ce problème ?
Certains pensent que ce sera la fin de la créativité humaine. Je suis un peu plus optimiste. Il faut rester vigilant, bien sûr. La musique peut perdre l’âme de ceux qui la créent. Si on aime une chanson, c’est souvent parce qu’on ressent un lien avec l’interprète, les musiciens, l’artiste derrière. Je ne crois pas que ça disparaîtra un jour.
Ce qui m’inquiète, c’est l’idée d’un monde où la musique en streaming serait entièrement générée par l’IA et où les gens écouteraient des morceaux produits à 100 %. Là, oui, on perd quelque chose d’essentiel.
Mais en termes d’opportunités, le champ est immense. Je crois sincèrement que n’importe qui peut avoir un impact aujourd’hui. Ça demande du travail, mais les meilleurs finiront toujours par se démarquer. Il y a énormément de place pour de nouveaux artistes, et les auditeurs sont en quête de nouveauté. Les portes sont grandes ouvertes.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune producteur prometteur ?
Commencez par la technique. Il faut des années pour trouver sa voie. Investissez du temps, devenez vraiment expert. Ensuite, entourez‑vous de personnes qui partagent vos idées : rencontrez les bonnes personnes, créez de la musique ensemble, bâtissez une communauté — que ce soit avec d’autres artistes ou d’autres producteurs.
Beaucoup veulent brûler les étapes : « Il me faut un manager, un label, un contrat. » Je ne suis pas sûr que ce soit encore la bonne approche. Si vous construisez votre carrière vous‑même, le reste viendra naturellement.
Appréciez le processus. Aimez les premières étapes, celles où vous apprenez à créer. Perfectionnez votre art, découvrez qui vous êtes, ce que vous aimez, ce qui vous passionne dans la musique. Et quand vous vous sentirez prêt, partagez votre travail. Commencez modestement, mais faites‑le connaître.
Reportage complémentaire de Stefano Rebuli

















