Cadre de la semaine : Margaret McGuffin, PDG de Music Publishers Canada, nous parle de la valeur de la propriété intellectuelle à l’ère de l’IA
En matière d’intelligence artificielle et de droits d’auteur, « il n’y a pas de zone grise », affirme McGuffin. Elle souligne le rôle essentiel d’un éditeur musical auprès des auteurs-compositeurs, rappelle l’importance de l’exportation et insiste sur la nécessité pour les entreprises technologiques de rémunérer la musique utilisée pour l’entraînement de leurs systèmes.

Margaret McGuffin
L’édition musicale demeure l’une des forces les moins visibles, mais aussi les plus déterminantes de l’industrie musicale. Au Canada, elle figure également parmi les secteurs les plus mal compris.
Des artistes canadiens comme Tate McRae, Justin Bieber et The Weeknd sont célébrés à juste titre pour leurs succès au sommet des palmarès. Mais en coulisses se joue une autre histoire d’exportation, tout aussi essentielle : celle des auteurs-compositeurs, des compositeurs et des éditeurs qui permettent aux œuvres canadiennes de circuler à l’échelle mondiale.
Comme dans de nombreux domaines créatifs, les producteurs et auteurs-compositeurs canadiens occupent une place importante dans les crédits d’écriture de certains des plus grands succès internationaux — de Beyoncé à Dua Lipa, en passant par Benson Boone, Lady Gaga et même des projets issus de l’écosystème K-pop — même si leurs noms demeurent souvent méconnus du grand public.
À la tête de Music Publishers Canada, Margaret McGuffin représente des entreprises responsables de la grande majorité des chansons diffusées sur les plateformes de streaming, les médias sociaux, le cinéma, la télévision et le jeu vidéo.
L’organisation œuvre à créer des opportunités pour les éditeurs et leurs créateurs, à mieux faire comprendre leur rôle auprès du secteur et du public, à mener des missions commerciales, à défendre les intérêts de l’industrie et, surtout, à veiller à ce que le travail des auteurs-compositeurs soit adéquatement rémunéré.
Alors que l’intelligence artificielle bouleverse les débats entourant le droit d’auteur au Canada, McGuffin s’impose comme l’une des voix les plus fermes en faveur d’un encadrement clair et d’un régime de licences rigoureux. Une position partagée par d’autres acteurs majeurs, dont la SOCAN et de nombreux créateurs à travers le pays.
McGuffin insiste : elle ne s’oppose pas à l’IA. Elle y voit même une opportunité d’affaires légitime. Mais cette évolution technologique ne peut, selon elle, se faire au détriment du droit d’auteur et de la rémunération des ayants droit.
Comme elle l’a récemment soutenu à la Chambre des communes, une refonte majeure de la législation n’est pas nécessaire. Le cadre juridique actuel prévoit déjà les mécanismes requis. Les discours évoquant une complexité excessive masqueraient, selon elle, une volonté d’éviter les obligations de licence.
Dans cet entretien Executive of the Week (Cadre de la semaine), McGuffin revient sur le fonctionnement réel de l’édition musicale, l’importance stratégique de l’exportation pour les créateurs canadiens, l’évolution des carrières d’auteurs-compositeurs et les raisons pour lesquelles elle affirme qu’il n’existe « aucune zone grise » en matière d’IA et de droit d’auteur.
Le succès récent de « Texas Hold ’Em », numéro un au Billboard de Beyoncé, a beaucoup fait parler. Le titre a notamment été coécrit par trois auteurs-compositeurs canadiens : Lowell, Nate Ferraro et bülow. Qu’est-ce que ce moment vous a inspiré ?
Je pense que cela a agi comme un véritable électrochoc pour beaucoup de gens. Pourtant, cela fait des décennies que nous savons comment les chansons trouvent leur public. Nos membres proposent constamment des morceaux à des artistes, participent à des séances d’écriture, produisent et coécrivent pour de futurs projets. Les modèles sont multiples : camps d’écriture, collaborations en studio, échanges de pistes entre producteurs.
C’est ainsi que fonctionne Nashville depuis toujours. Il existe un dialogue constant entre maisons de disques, gérants et éditeurs. Certains auteurs-compositeurs n’apparaissent jamais sur un album, ne bénéficient d’aucun crédit d’artiste. Ce sont des auteurs professionnels, et cette réalité est pleinement reconnue dans l’écosystème musical.
Qui représente Music Publishers Canada ?
Nous comptons environ 50 membres, allant de grandes multinationales actives au Canada à des entreprises canadiennes indépendantes, dont la taille varie considérablement.
Ce sont les entreprises qui sont membres. Les auteurs-compositeurs, eux, signent avec des éditeurs. Cela peut prendre la forme d’un simple contrat d’administration — où l’éditeur se charge principalement de la perception des redevances — ou d’un contrat d’édition complet, impliquant un accompagnement créatif, la recherche d’opportunités en synchronisation et le développement stratégique des œuvres.
Les revenus de l’édition musicale au Canada se sont largement tournés vers l’exportation. Comment expliquez-vous cette évolution ?
Le marché canadien, à lui seul, ne suffit pas à soutenir la croissance d’un éditeur musical prospère. Si les auteurs-compositeurs écrivaient uniquement pour des artistes ou des productions locales, les possibilités seraient nécessairement limitées. Il y a vingt ans, environ 28 % des revenus provenaient de sources étrangères. Aujourd’hui, cette proportion atteint 82 %.
L’exportation est devenue essentielle pour croître, se développer et créer davantage d’opportunités pour les créateurs. Cela implique des collaborations internationales et des chansons qui ne seront pas nécessairement diffusées au Canada.
Quels conseils donnez-vous aux auteurs-compositeurs en début de parcours ?
Dès la première chanson, il est crucial de comprendre les mécanismes économiques de l’industrie. Il faut s’inscrire auprès des organismes de gestion comme SOCAN et la CMRRA, afin de percevoir correctement les redevances. La dimension créative est fondamentale, mais la compréhension des enjeux commerciaux l’est tout autant.
Un éditeur bien choisi, tant sur le plan créatif que stratégique, peut considérablement élargir les perspectives, notamment à l’international.
Comment l’édition musicale contribue-t-elle à bâtir des carrières plus durables ?
Un créateur peut mener un projet d’artiste tout en écrivant pour d’autres ou en composant. Cette diversification offre une flexibilité précieuse au fil du temps. Tout le monde ne souhaite pas être en tournée indéfiniment. L’écriture et la composition permettent de prolonger une trajectoire professionnelle.
Nous observons fréquemment des artistes évoluer vers des carrières d’auteurs-compositeurs ou de compositeurs pour le cinéma, la télévision ou le jeu vidéo.
Music Publishers Canada est également très active sur les questions de droit d’auteur et d’intelligence artificielle. Pourquoi cet enjeu est-il devenu prioritaire ?
Le droit d’auteur représente une source directe de revenus. Il est impératif de garantir que les auteurs-compositeurs et les éditeurs soient rémunérés équitablement.
Nous nous intéressons de près à l’intelligence artificielle. Un marché de licences est en train d’émerger. Toutefois, certaines entreprises technologiques ne souhaitent pas s’engager dans cette voie. Le consentement doit demeurer un principe fondamental. Il ne peut exister d’exception permettant l’exploitation gratuite des œuvres.
Il n’y a aucune zone grise. Les discours évoquant une ambiguïté servent souvent à éviter la question des licences.
L’utilisation de l’IA pour reproduire un style musical rend-elle la situation plus complexe ?
Non. L’industrie de l’édition musicale a toujours su s’adapter aux évolutions technologiques. Les éditeurs ont l’habitude de gérer des interpolations, des extraits et des adaptations. Ces mécanismes existent depuis longtemps.
La situation exige des discussions approfondies, mais elle demeure parfaitement gérable. L’idée selon laquelle il serait impossible d’octroyer des licences relève davantage d’un mythe que d’une contrainte réelle.
Vous investissez également dans des initiatives d’éducation et d’équité. Pourquoi ces programmes sont-ils essentiels aujourd’hui ?
Nous entamons la huitième année de Women in the Studio. À l’origine, à peine plus de 2 % des chansons étaient produites par des femmes. Ce chiffre avoisine aujourd’hui 6 %, ce qui demeure insuffisant.
Nous développons également des programmes comme NXTGen, destinés à la relève de l’édition musicale. Ces professionnels façonneront l’avenir du secteur, notamment en matière d’exportation.
Par ailleurs, nous préparons un rapport sur les réalités liées aux proches aidants dans l’industrie musicale. De nombreux talents quittent le milieu faute de structures adaptées. C’est un enjeu majeur qui appelle des transformations profondes.

















